Les phrases

Dix phrases que tu entends quand tu fais du skate à 40 ans

« Papa papa, je dois faire pipi ». Valable uniquement si vous avez des enfants en dessous de 6 ans qui vous accompagnent et qui sont pris d’un besoin pressant.

« Monsieur, vous en faites depuis combien d’années ». Tu hésites à lui répondre. Déjà, il te vouvoie. Les vrais adolescents t’ignorent superbement. Plus ils maîtrisent, plus ils méprisent. C’est de bonne guerre. Ce bonhomme-ci a maximum 13 ans. Il te parle avec une naïveté désarmante. Finalement, tu lui expliques.

« On fait la course papa ? ». Car un skatepark, ce n’est pas uniquement un endroit technique de « curve », « coping », « quarter » et « mini-rampe ». Mes enfants ont inventé le « petit train » où une locomotive trace une course que les autres doivent suivre. J’adore y jouer avec eux.

« Toi aussi t ‘a repris ? » Un papa vient vers moi, à Charleroi. « Je m’appelle Cédric. J’habite Nivelles. J’ai 37 ans. Quand j’en faisais, ado, je sautais 3 planches en ollie. Mais maintenant, ppffff. C’est mon fils qui voulait venir. Puis j’ai retrouvé ma planche» En fait, je suis loin d’être seul dans la situation. Faudrait se trouver un nom. Des papas qui ont repris grâce à leurs enfants.

« Vous voulez bien signer cette décharge? », au skatepark indoor à Charleroi, précédé d’un « vous devez pas payer si vous en faites pas » et terminé de « Vous avez votre matériel ? » Bon sang ! Oui !

« Allez Papa, allez Papa ! » dans les grands jours, tu tentes des trucs qui en jettent. Les ados ne disent rien, mais tes enfants eux t’encouragent à tout rompre. Parfois, c’est suivi de :

« Ça va Monsieur ? » Quand tu t’es viandé et que tu restes au sol. C’est sincère. C’est touchant. Ça fait vraiment du bien.

« T’as quel âge ? » est encore courant. Mais j’adore la suite. « Whooo. Comme mon père…ah, non lui il fait pas de skate (avec rires) ». 

 « T’as un drole de style. T’es old school, mais en même temps, tu as l’air de t’en foutre de tout. Tu fais ça juste pour rire ». Cadeau d’un ado, à Malines. Surprenante lecture de ce que je ne peux pas voir. À quoi je ressemble quand je roule ?

« C’est quand qu’on rentre papa? » Soit, ce sont eux, soit moi qui donne le signal de retour. Y a pas de règles. J’aime bien savoir qu’ils en ont marre, que je les ai épuisé, que j’ai pas vu le temps passer.

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L’hiver

Il fait froid. Le soleil vient de percer la chape de nuages. Il pleut depuis une semaine. En hiver, il faut une bonne semaine de temps sec pour que le béton sèche. Le soleil est trop bas. La moindre tache d’eau sur le béton et bardaf, c’est l’embardée. Pas de pneus neige en skateboard. Pas de session aujourd’hui. Ni demain…pffff.

C’est l’hiver.

Encore deux mois d’hiver. Putain. Sur le coup, je prendrais bien un avion pour aller trouver un béton tout sec et bien chaud. Il y a une saison morte en skateboard. Je suis en plein dedans.

Je réduis comme un feu dans le froid. Je m’assèche comme une écorce où la sève vient à manquer. Mon être corporel et lumineux, celui qui dessine et chante par le mouvement est emprisonné. Je me fige. Le skateboard me grandit, m’assouplit, me déploie.

Je souffre d’immobilisme.

Danser oui. Mais je veux Squetter !

Je n’ai plus roulé dehors depuis le 28 décembre, jour du vol de ma planche. Chronique d’une saison morte annoncée. Sans planche, je suis cloué au sol. Hasard du calendrier ? Signe du destin ? « Arrêêêête de rouler, c’est plus de ton âge  » se moquait un pote. Cette mésaventure vient juste tester ma force de caractère. Comme l’a dit une amie : « Bravo d’avoir transformé cette déconvenue en partage ». « La lumière est au cœur des ténèbres », me dirait alors Jérôme… Je ne suis plus seul. « Ma » planche est la propriété de mes crowdfunders. Yesss. Drôle d’hiver 2015-2016.

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Je roule à nouveau depuis le 23 janvier. Les rares sessions de ce début 2016 se passent en « indoor ». Charleroi. Anvers. Alost. Trois endroits en Belgique. C’est loin. C’est payant. Y a du monde, du bruit, de la poussière. Des horaires. Basic Fit quoi.

Mais c’est bon.

Le bois remplace le béton. Les hanches, les coudes et les poignets apprécient.

J’ai arrêté totalement le skateboard vers 18-19 ans. C’était un arrêt de mort. Du moins le pensais-je

Le snowboard comme une bulle d’oxygène entretenait la puissance kinétique de la glisse. Vous avez remarqué la différence de prestige social entre le snowboard et le skate ? Tu passes de « bourgeois friqué » à « sale gosse de rue » en quelques kilomètres d’altitude. Le gentleman skieur paie 1000 eur la semaine pour un mauvais vin chaud en terrasse, et le salle gosse de la rue est verbalisé pour non respect du code de la route si il sort de son bac à sable durci.

La poudre hivernale crée la rupture sociale mon ami. Vestige de nos organisations pyramidales ?

Alors que tout part d’un seul et même endroit, ton centre de gravité.

Vingt ans plus tard ou presque, me revoilà sur une planche à 4 roulettes.

Vingt jours après mon vol de skateboard me revoilà en possession de mon outil de jouissance corporelle.

Un long hiver dont je suis finalement sorti. Arrêter. Reprendre. Tout semble être une question de rythme.

Ma première année de « reprise » de skateboard est sur le point de se boucler. C’était au début 2015. Au printemps, tu t’éclates. Douceur, fraîcheur, retour des sensations, montée en puissance après un hiver d’immobilisme. L’été, la belle saison…. Tu parles. Le bitume en plein soleil, c’est la fournaise. Pas d’ombre. Impossible de rouler entre 12 et 16h. Mes enfants fondent sous leur casque. Je suis écarlate. En automne, tu profites. Tu sais que c’est bientôt la fin. La température baisse. Les feuilles tombent, la pluie glisse. Tu sors dès que tu peux. C’est le soir.

Ce texte « L’hiver » est dédié à ceux qui m’ont aidé à reprendre, à la lueur de 2016 à sortir des doutes saisonniers, par leur contribution financière au projet Skateblorg. Merci à Christian, Eric, Fanny, Hélène, Isabelle, Jérôme, Régine, Ria, Sophie, Stéphane et Xavier.

La peur

La peur

Un handrail, c’est une barre en métal sur laquelle tu glisses ta planche.
Quand je faisais du snowboard, je prenais assez facilement un « rail ». La différence d’adhésion entre la neige et le métal crée un instant d’instabilité vertigineux. Tu passes de « fffff » (sur la neige) à « zzzzz » (sur le métal). L’acier ça glisse deux fois plus vite que la poudre. C’est flippant et grisant. Si tu tombes, c’est sur la neige.
La je suis face à un handrail. Sur du béton. L’acier et le béton, ça donne pas très envie de tomber.
Puis faut aller vite. Pas de demi-mesure.

Putain, c’est déconné.
Non.
Je vais m’éclater la gueule.
Me peter les couilles sur la barre en métal
ou les dents
ou les couilles sur le rail ET les poignets sur le béton. Bingo. la totale.
Sprotch et clack. Hosto. et castrasto.
Y a pas des protèges couilles?

J’ai plus l’age de ces conneries.

Je l’avoue, j’ai peur. J’ose pas. Je rigole un peu avec un Gil qui m’accompagne. Tu le fais? Pff, j’sais pas.

La peur. Elle te fige.
Quand tu fais ton premier drop. Tes genoux tremblent avant de plonger dans la courbe de la rampe. Et en bas, tu exultes (intérieurement). « Je l’ai fait ».
Quand tu te lances dans une nouvelle figure, la peur est là. Sur ton épaule. Elle te regarde. Elle te dit « t’es sur? ». Puis tu y vas.

Si j’écoutais ma peur, si je lui obéissais, j’aurais jamais rentré aucune trick.
La peur te donne un signal d’avertissement. Tu vas vers l’inconnu. Tu es en train de dépasser tes limites.
Si tu veux progresser, tu dois écouter ta peur, mais pas lui obéir. La est toute la différence entre la peur et la panique.
La peur, elle te prévient. Puis tu le fais. Avec tous tes sens en éveil. L’attention au max. Mais tu le fais.
La panique elle te fige et tu ne fais plus rien.
Ne pas apprendre à être maître de sa peur mène à la panique et à l’angoisse et à l’immobilisme. Faut-il obéir à sa peur?
Je suis fasciné par le taux d’obéissance des citoyens bruxellois face à la menace terroriste de ces dernières semaines.
Je ne sais pas qu’elle est la probabilité de mourir d’un attentat à l’explosif, mais à mon avis, c’est ridiculement bas.
Ne pas apprendre à domestiquer sa peur empêche d’être maître de soi.
« Everyday do something that scares you ». Apprendre à écouter sa peur, mais également à la surpasser.

Pour finir, je l’ai fait, mon handrail. Je l’ai foiré un peu, mais je ne suis ni mort, ni castré, ni édenté. J’ai sauté de ma planche. J’ai reessayé dix ou vingt fois…avant de le réussir.

La douleur

Le choc. Tomber.

Tomber sur du béton ça fait mal.

Vraiment mal.

Je sors de quatre semaines de douleur aux côtes suite à une chute. Mal en riant. Mal en me couchant. Impossible de dormir sur mon ventre et mon côté gauche. Insomnies. Un vrai plaisir.

Aucune protection ne m’aurait empêché de me froisser ces côtes. Mis à part de ne jamais faire de skate.

Tomber est aussi un art. J’utilise deux techniques pour amoindrir une gamelle. La culbute : Tu te mets en boule et tu roules. Mis à part un petit bobo au coude ou une brulure par-ci, par-là, c’est très efficace. Le mini saut. Quand tu atterris après un ollie et que tu sens que tes appuis sur tes pieds sont mal placés, tu ressautes un tout petit coup, pour ne pas remettre tout ton poids sur la planche. Hop. Et tu retombes sur tes pieds. C’est mieux que sur ta gueule. Tu peux combiner les deux : petit saut…suivi d’une culbute….même pas mal.

Je tombe pas très souvent.

Plus je pratique, moins je tombe. Mais ça arrive toujours sans prévenir.

Quand tu te cognes un os, que tu froisses une côte, que tu brûles ta peau sur le béton ou que ton articulation s’est pliée excessivement, la douleur est fulgurante.

Tu peux être au sol anéantis, ou en train de sautiller, hurler à la mort, rire pour masquer, souffler. La douleur monte encore. Tu te crispes. TU GUEUUULES

Elle monte encore.

Tu as envie de hurler.

PU-TAAAAIN ça fait mal.

Coude, genoux, tibia, crâne, dos, poignet, cheville, épaule, côte.

La somme de toutes tes chutes est présente dans ton corps de souffrance.

Les cicatrices sont les tatouages du skateboarder. A quarante ans, merde.

Je déteste tomber. Ça me fout une trouille bleu.

D’autant que je suis indépendant et que je ne peux pas me permettre d’avoir une jambe dans le plâtre. Je suis sur scène une fois par semaine. J’utilise mon coooorps (mmmhhh) dans mon métier.

Je ne me suis jamais rien cassé. Je touche du bois (et beaucoup de béton)

Je ne porte aucune protection. Chaque fois que j’en mets une, je me fais mal ailleurs.

Tomber ne m’empêche pas de me relever et de me relancer.

Tomber est un rappel qu’on ne peut pas faire n’importe quoi, n’importe comment.

Tomber ça fait mal.

Quand j’ai mal, je pense souvent à ma femme qui a accouché de trois enfants sans anesthésie. Elle a surmonté des vagues de douleur nettement plus fortes que ma petite « meule » de rien du tout. Je pense à elle, car elle avait choisi la voie de la douleur pour donner la vie à ses enfants. Elle avait choisi.

La douleur est sans doute une voie pour être bien en vie. Un choix.

Je pense à ce qu’elle me disait. Accepter la douleur, c’est déjà la moitié du boulot. Travail, on dit. La douleur s’en va toute seule, uniquement si tu la laisses partir.

Et je souffle, je me détends, je lui montre le chemin pour partir, comme si la douleur allait partir. Et elle part.

La douleur disparaît.

Toi tu t’arrêtes une seconde, une minute ou un mois….Puis tu repars.

La gravité

Je suis dans ma voiture là. Je roule

Un sentiment puissant d’exaltation m’habite

Chaque cellule de mon corps est envahie d’une hormone. Genre cocktaile adrenaline endorphine ocytocyne métabrol

Je te plante le décor

Une voiture roule sur une nationale toute plate. Avec un ahuri au volant et Vitalic à fond la caisse

Face à moi Le soleil s’est couché et laisse une bande pourpre entre l’horizon et les nuages

Le béton

J’adore les fleurs, le humus de la terre, les arbres, l’eau, le soleil

Mais ce soir, j’aime le béton par dessus tout

Une belle grosse dalle de béton

Des courbes, des angles, des bosses, des plans inclinés

Du béton partout

A pleine vitesse, tu descend la plus grande des bosses

Tu replaces tes pieds sur le grip, par contentration. Tes orteils droits sur l’arrière de ton skate. La pointe de orteils sur

Le Tail

Ton pied gauche porte tout ton poids, tu tiens en équilibre sur un pied, mais ça ne se voit pas

tu plies légèrement les genoux

ça va être le grand moment

Il n’y a rien dans ta tête, pas une pensée, pas un soucis, pas de futur, pas de passé, personne, tu ne penses qu’à une chose : tes mouvements. Concentre-toi bordel !

Du pied de cette toute petite montagne de béton, tu inspectes attentivement l’endroit ou va se dérouler l’action

Tu commences à gravir la courbe

Ça remonte

Les roues de ton skate arrivent au sommet et c’est maintenant

Tu vas véritablement défier la gravité

Dans un mouchoir d’un dixième de seconde

Les épaules donnent le mouvement

Mais tout part réellement des hanches où tel un danseur arabe, tu pivotes ton bassin fermement vers la gauche

Ton pied gauche guide la planche dans ce mouvement baptisé « ollie frontside »

Ollie Frontside, c’est quoi ce truc de geek?

Ollie, c’est quand tu décolles ta planche du sol

Frontside, ta rotation se déroule face à toi, pas dans ton dos

C’est plus simple en front

Tic, c’est le bruit que fait le Tail quand il frotte le béton. C’est le décollage. Tu sautes

Là, c’est le vide. Une angoisse éternelle

A chaque fois, ça fait peur

Si tu penses à la gamelle, tu vas te planter. C’est recta

Il faut y croire. Concentre-toi!

Ecoute ton corps

ça dure un dixième de seconde jusqu’au …

Flac

Ce bruit marque l’atterrissage des 4 roues d’un coup sec sur ce béton chéri.

Béton qui pourrait t’envoyer baldinguer si tu te gausse trop vite de ta victoire

Suspens

Tu plies tes genoux

Tu as fait un Ollie frontside

Tic Flac

Deux bruits qui vont directement à ton hypothalamus produire un cocktail d’hormones délicieux

Tes yeux inquiets se relaxent

Ton bassin remonte un peu

Tes genoux et tes épaules rattrapent le coup

Tu sors de la courbe

C’est bon. Tu es safe

Un comparse sifflote pour célébrer ta courte victoire sur Newton

Les voies de la vie sont mystérieuses. Je vis cet instant de funambule sur béton du haut de mes 40 petites années. Comme un gamin éternel.

Et l’envie furieuse de poser ces émotions en mot m’envahit dans ma voiture…A l’instant le plus improbable que j’avais imaginé pour écrire quelque chose

L’équilibre, l’instabilité, l’impermanence, le mouvement. Le skateboard mon ami. Ma petite planche joue avec la grande force la plus puissante de tout l’univers

La gravité

(texte écrit à l’attention de Jérôme Jadot, en aout 2015)